Je ne lutte plus contre ma culpabilité

Il était une fois deux jeunes étudiants insouciants qui se sont rencontrés lors d’une soirée. Rien ne s’y prêtait pourtant. J’aimais rire, bouger, danser ; lui était très brillant intellectuellement et aussi très sérieux, et ce sont ces deux qualités qui ont facilité notre approche réciproque. Nous sommes en octobre 1975. Quelques mois plus tard je sors de l’école d’infirmière avec un Diplôme d’Etat en poche. Lui attendra pour obtenir un diplôme de sous-officier de l’Armée de Terre. Nous mettons 600 kms entre nous, et c’est ainsi que par l’intermédiaire d’une correspondance suivie nous allons devenir de plus en plus amoureux au point de nous dire « oui » en 1979. En mai de la même année nous avions acheté une vieille maison à restaurer en Région Parisienne.

Pour moi c’était un bon présage : projet commun et j’y voyais aussi un symbole : celui des oiseaux qui préparent leur nid pour accueillir leur descendance. Mais il faut savoir que mon mari n’avait jamais admis l’idée de pouvoir être père. Je pensais bien naïvement qu’au fil du temps il allait changer, car j’avais rencontré plusieurs femmes qui avaient vécu cela et avaient fondé une famille.

Donc nous nous jetons à corps perdu dans les travaux de cette maison. Ce travail régulier et parfois épuisant s’ajoute à celui de nos professions respectives, mais ce n’est pas un poids, bien au contraire, nous en tirons beaucoup de satisfaction. Nous nous entendons très bien et je l’admire pour ses qualités intellectuelles et manuelles.

En 1990, ça y est ! Je suis enceinte ! Enfin je vais concrétiser mon rêve. Avoir un enfant à aimer, à materner. Il faut dire que travailler en pédiatrie donne vraiment de passer par cette étape de la vie. Dès l’annonce de la grossesse mon mari dit « il n’en est pas question, je te l’ai déjà dit ». Moi j’argumente, exprime mon désir et continue à travailler. Les semaines passent, l’attitude de mon mari ne change pas. Il se braque.

Ce n’est que lorsqu’il refuse de signer la déclaration de grossesse que je commence à paniquer. Là le doute entre dans mes pensées. Et si nous nous séparons ? Cela me semble impossible à envisager. Pour moi il y a obligatoirement Père – Mère et Enfant.

Pire encore, si mon mari devient maltraitant ? Et si moi sa mère j’ai peur de ne pas l’aimer assez ce petit ?

Ce fut une période terrible, très sombre pour moi. J’étais très triste, incapable de trouver du soutien, même chez mes parents. Pourtant les semaines passaient très vite et j’ai commencé à penser au pire. Je ne me sentais pas assez solide sur le plan émotionnel pour faire face alors je n’ai pu résister à la pression de mon mari pour mettre un terme à cette grossesse.

Les délais légaux pour avorter en France étaient dépassés.

C’est la mort dans l’âme que je suis allée en Angleterre pour commettre l’irréparable. C’était le 6 avril 1991.

Dès notre retour, au bout de 3 jours j’ai commencé à me sentir mal : pleurs, tristesse et fatigue. J’ai lutté pendant plusieurs mois pour reprendre le cours de ma vie et c’est grâce au travail auprès des enfants que j’ai réussi. Mais à partir de ce jour-là, rien n’a été comme avant. J’avais perdu ma joie de vivre.

Ma vie professionnelle a été très importante pour moi; travailler en équipe m’apportait beaucoup de bien-être. A la maison j’étais bien aussi auprès de mon mari et pendant 15 ans environ nous étions en harmonie tous les deux. C’était vraiment chouette.

Cela s’est gâté vers 2008-2010 avant qu’il perde son dernier emploi à 55 ans. Je suis devenue de plus en plus anxieuse et les disputes sont arrivées.

Après cet événement je faisais un rêve terrible et récurrent. C’était horrible surtout quand ce même rêve est revenu plus souvent, obsédant et destructeur. J’étais mal toute la journée après.

Aujourd’hui grâce au travail sur moi-même accompli avec l’accueil bienveillant de l’accompagnante d’AGAPA je me sens mieux. Le fait de me faire revivre cette terrible période m’a apaisée. Je ne lutte plus contre ma culpabilité.